Une lectrice me dit que je déambule dans le vocabulaire.

Je tiens cette remarque pour un compliment. J'aime cultiver la précision, pasticher la préciosité, réveiller quelques mots endormis, taquiner les réfractaires à la consultation des dictionnaires. Quand j'emprunte plus d'un mot je m'efforce de citer ma source.

Pour intriguer les curieux, je commencerai aujourd'hui par une devinette.

Quel est l'auteur de ces quatre vers ? Et quel en est l'objet ?

« Comme en sa propre fourbe un menteur s'embarrasse !

Peu sauraient comme lui s'en tirer avec grâce.

Vous autres, qui doutiez s'il en pourroit sortir,

Par un si rare exemple apprenez à mentir. »

 

L'auteur en est Pierre Corneille (1606-1684). Il s'agit de la dernière réplique de sa comédie « Le Menteur » dont l'objet est l'amour.

La fourbe est toujours là. En devenant fourberie, elle a enrichi le vocabulaire, qui est la chose la plus facile à enrichir. N'était la conjugaison, on jurerait que l'auteur est un commentateur de la politique d'aujourd'hui. Amour et politique, même combat !

Les citoyens ont des embarras vitaux et professionnels. Il leur paraît salutaire que les politiciens aient quelques inquiétudes relatives aux lignes de partage des eaux électorales. Il semble que notre galère vogue vers les temps de la précarité partagée, mais non encore égalitaire.

Nous devons cependant tous réapprendre à vivre. Et à apprendre à démentir.

Le citoyen d'aujourd'hui est éclairé. Ce n'est pas par les lumières politiques.

Il sait à peu près où, individuellement , il en est. Il lui manque des perspectives collectives. Les politiciens croient pouvoir lui en donner. Mais ils se fourvoient par des méthodes défiant toute logique.

Au pays de Descartes, on commence par se faire élire sur la foi de « programmes » synthétiques intuitifs. On analyse ses intentions quand vient le temps de l'exécution. On s'étonne alors de constater que ce que l'on a promis de faire en même temps nécessite de définir chaque chose et de faire chaque chose en son temps.

On expliquera en temps tardif, mais opportun, que ce qui fut promis viendra plus tard, sera différent mais conforme au programme !

Eh oui, maître René, sois heureux que le temps t'ait épargné de savoir comment ils séquencent ta méthode, font leurs dénombrements, pratiquent le doute.! Et s'étonnent qu'on ait du mal à suivre.

À bon droit l'électeur eût souhaité qu'on le consultât.

Si l'on interrogeait des professionnels expérimentés, tous mais chacun en sa spécialité et en son langage, porteraient des jugements similaires sur les mesures prises et les effets escomptés. Pour ne citer que quelques exemples :

  • Le marin pêcheur breton recommanderait d'adapter la dimension des mailles des filets aux ressources halieutiques ;

  • Le cultivateur expliquerait que les assolements doivent être faits selon la taille, l'exposition, le microclimat, la nature géologique, du sol de chaque parcelle ;

  • Le photographe dirait que l'image proposée pour présenter l'économie est pixelisée et requiert une meilleure résolution ;

  • Le comptable pointilleux et l'économiste sans obédience diraient que les agrégats sont des fourre-tout rétrospectifs souvent dénués de signification concrète utilisable ;

  • Le mathématicien réclamerait un paramétrage précis de la matrice dans laquelle on prétend projeter et décrire les ensembles et sous-ensembles du monde ;

  • L'enfant du peuple, en sa langue crue qui dit toujours plus et mieux qu'on ne croit, déclarerait qu'au cerveau de nos dirigeants il manque souvent quelque case.

Quand l'état cherche de l'argent, il annonce une destination justificative et envoie tout dans le grand chaudron du « trésor »public en mal de trésorerie.

Quand l'état veut favoriser le travail, il pompe le fruit du travail de ceux qui se sont échinés pour assurer leurs vieux jours.

Quand l'état parle des actifs, il additionne les nombres de ceux qui sont au travail, de ceux qui cherchent un emploi, de ceux qui ne peuvent s'éloigner de leurs attaches, de ceux qui se satisfont de vivre médiocrement des aides publiques « en cherchant du travail avec un fusil. »

Quand l'état parle des retraités favorisés, il veut faire oublier qu'il compte « dans une même case » des gens bien portants, des malades, des impotents, toutes sortes de dépendants, des personnes menacées à court terme par les atteintes de l'âge.

Quand on lui fait remarquer qu'il y met aussi des pauvres, il improvise quelques cases nouvelles avec seuils à l'appui pour corriger ses agressions les plus « criantes ».

Quand l'état prend des mesures compensatrice pour quelque sous-ensemble, dans sa communication il tente de faire accroire qu'il attribue la faveur à l'ensemble. Passez muscade ! Glisse le vocabulaire ! Les gogos goberont. Les bobos se gobergeront.

Ô cruautés, ô duretés inhumaines

Piteux regards des célestes lumières

Ainsi se lamentait Louise Labé (1524-1566), dite la belle cordière, en pensant à l'amour. Ce que répétant, je pense à la politique, à ses obscurités, à ses contrevérités, à ses certitudes, à ses incertitudes.

Les cordes et les cordées sont désormais à la mode. Cela m'inquiète un peu.

Rien n'est pire qu'un ambitieux baignant en sa doctrine. Il garde le cœur sec... comme la langue d'un pendu.

 

Pierre Auguste

Le 7 novembre 2018