La fine fleur de notre société est éblouie par le vocabulaire. Elle se nourrit de l'intellectualisme des États-Unis d'Amérique.

Pour s'en convaincre, il suffit de suivre du coin de l'œil et d'écouter du coin de l'oreille, les productions culturelles, médiatiques, publicitaires et politiques qui ont pour cible la frange de notre population attentive à tout ce qui vient du ponant.

Pour être « in » il faut capter les vents d'ouest qui nous apportent les tempêtes, les perturbations, les giboulées, les concepts indispensables.

 

Nous voici donc dans « l'ère de post-vérité », alias « ère post factuelle » alias « ère du mensonge généralisé ».

Yuval Noah Harari n'a pas échappé à la contagion.

Je n'aime pas beaucoup ces expressions raccourcies qui tronquent les réalités qu'elles prétendent désigner. Je préfère que les étiquettes correspondent aux objets désignés même si ce ne sont que des parleries sur des faits supposés.

La post-vérité et le mensonge n'empêchent pas la vérité et les faits d'exister malgré les efforts des malfaisants pour les mettre sous le boisseau. Malice, intérêts économiques et manœuvres politiques commandent.

Si j'étais pour « quelque chose » dans le choix du vocabulaire, je préférerais parler de « L'imbroglio de l'information. » Ce serait une manière d'en recommander le tri. Je me garderais de parler d'une ère comme si cela devait durer autant que l'ère du Cénozoïque de la géologie terrestre. Suffit-il de se résigner à ne rien faire pour décourager la malfaisance et rétablir la raison ?

Parlons maintenant de « la chose  mal-parleuse ». Elle est multiforme et les excès de notre cybermonde sont innombrables. Loin d'être nouvaux, certains remontent à l'antiquité.

En voici un échantillon.

Mis par ordre alphabétique cela commence à ressembler à un dictionnaire.

Accusation, allégation, brocard, délation, diatribe,adresse, assaut, attaque, calomnie, cancan, caricature, catilinaire, débinage, dénigrement, dénonciation, dérision, détraction, diatribe, factum, farce, insinuation, insulte, invention, libelle, malveillance, mazarinade, méchanceté, médisance, mensonge, menterie, mystification, parodie, perfidie, philippine, philippique, plaisanterie, présomption, quolibet, ragot, satire, tract, traîtrise, venin...

Pour montrer qu'il y a une belle continuité sous les soleils et qu'il n'y a guère de nouveau que les moyens d'expression, on pourrait aussi les classer par ordre de mise en scène mais ce serait un peu fastidieux.

Notons toutefois que les philippiques ont été inaugurées par Démosthène contre Philippe de Macédoine ( 324-382 avant J-C ) et que les philippines désignent les discours violents de Cicéron ( 106-43 avant J-C ) contre Marc-Antoine.

Plutôt que de prendre des exemples actuels de manipulation politique comme le fait YNH, je préfère rappeler la fameuse dépêche d'Ems, édulcorée par Bismarck, qui contribua à la déclaration de la guerre de 1870 laquelle prépara celle de 1914 et finalement celle de 1939.

Il suffit de parcourir un peu l'histoire pour bien réaliser qu'il existe une dialectique toujours renouvelée entre les moyens nouveaux d'expression et le pouvoir établi en tous ses aspects politiques, économiques, financiers, culturels.

Qu'il s'agisse de l'avènement de l'imprimerie, du journal, de la radio, de la télévision et désormais des derniers réseaux de communication et d'information, le processus est toujours à peu près le même.

Les gens établis en leurs aises, leurs habitudes, leurs privilèges, tentent d'abord de prendre le contrôle des nouveaux médias.

Les bénéficiaires des nouvelles possibilités techniques s'emparent des nouvelles libertés et tendent à en abuser.

Le législateur tente d'adapter les textes existants désignant « les choses nouvelles mais similaires » par des nouveaux noms et en les régentant par de nouvelles procédures.

C'est l'éternelle bataille des abus contre les abus. Des libertés contre la liberté. De la vérité contre les « à peu près ». Du savoir contre l'ignorance. Internet ne pouvait échapper à cette fatalité.

Le pouvoir rêve d'une nouvelle police pour chasser à courre les fausses nouvelles et les mythes. Il est pourtant l'un des secteurs les plus productifs de l'industrie de l'affabulation.

Les emplois futurs seront dans la vénerie et dans la psychologie. Pour ce monde fou, toute médication ne peut être qu'un philtre de vérité fait de mesure, de sagesse et de quelques excipients sans effets indésirables.

Il est urgent de réformer l'homo credulus par l'enseignement. Mais comment le distinguer de l'homo ludens qui pense surtout à ses récréations dont la préférée est de harceler son prochain ?

 

Pierre Auguste

Le 17 avril 2019